Cahier de chantier : Sur les routes du travail

Parmi les éléments qui rythment notre vie, le travail constitue peut-être le plus important de tous. Si on fait abstraction des appartenances religieuses, continentales, régionales, nationales, ethniques ou claniques, le travail est ce qui nous définis. Il n’y a qu’à observer les « bio » Twitter de tout un chacun, dans la grande majorité des cas le drapeau national est suivi par l’activité professionnelle ou inversement. En cela le travail nous guide, nous transporte loin de nos terres à la recherche d’un moyen de subsistance ou encore un moyen de satisfaire nos ambitions personnelles. Cependant pour certains (pour ne pas dire pour tous), le travail ressemble à une épée de Damoclès suspendue au-dessus de nos têtes. En effet, le travail est menaçant, il menace de précarité celui qui ne le trouve pas. Et quand enfin on tombe sur lui, il devient très vite répétitif, lassant, et finis sur le long terme par nous aliéner. Pour nous à mi-chemin de l’échelle sociale le travail n’a pas la même signification que pour l’ouvrier du bâtiment car souvent cet ouvrier est un migrant. Le travail apparaît ainsi comme un idéal et comme une destination.

Imaginez-vous sur une route semi-désertique, dans un transport de fortune sur les pistes arides du Sahel où les températures peuvent atteindre facilement 35°C. La destination finale s’appelle « Travail ». Monsieur N et son jeune frère Monsieur K décident de prendre la route, ils décident de quitter leur terre natale du Burkina Faso à la recherche d’un gagne-pain. Ils ont entendu des échos du Sénégal par l’intermédiaire de compatriotes qui ont emprunté le même chemin. Ainsi un matin de Février, ils prennent la route avec la conviction de trouver l’El DORADO. Si l’on questionnait Monsieur N sur la destination de son voyage il répondrait probablement qu’il part à la recherche d’un travail. La voilà, la destination ! Le « Travail », cette destination polymorphe, sans cesse mouvante, semée d’incertitudes. Si la destination de départ est connue, la destination finale quant à elle est inconnue. Le voyage peut durer des jours ou des mois, tout dépend de là où l’on trouve le « Saint Graal » . Voici la trajectoire des marcheurs itinérants qui vendent leur force de travail d’un chantier à l’autre, d’un pays à l’autre, armé d’un seul carburant l’espoir de l’amélioration de leurs conditions de vie. Après deux semaines de routes, après avoir franchis 3 postes de frontières, voici enfin la terre promise. Mais le voyage ne s’arrête pas exactement à l’arrivée au Sénégal, car ici un autre voyage s’amorce, celui de la route du travail. Et c’est celui-là dont la durée est indéterminée, il faut marcher encore et encore afin de se présenter sur les multiples chantiers que comptent Dakar. Il faut dépasser la barrière de la langue, et comme je le dis dans mon premier cahier de chantier, il faut donner son numéro sans savoir si vous serez rappelé ou pas. Pour Monsieur N et Monsieur K, « l’itinérance » aura duré au moins deux semaines jusqu’à arriver sur mon chantier. Le cas de ces deux individus est celui de milliers d’autres qui comme eux ont tout abandonné, famille, domicile dans l’objectif de gagner plus. Après avoir passer un mois sur mon chantier, mes deux amis burkinabés ont décidé de rentrer chez eux. Le coût de la vie étant excessif et les salaires bas, le mode de vie dakarois a eu raison d’eux. Ainsi débute pour eux un nouveau voyage.

Ce que je tiens à mettre en exergue dans cet article en particulier c’est la dimension précaire et répétitive de la route du travail. Cela devrait susciter une réflexion plus large sur les travaux manuels en Afrique, car il ne s’agit pas simplement de montrer avec compassion et empathie ce que je vois à travers mes yeux mais surtout de démembrer les logiques systémiques qui permettent cette déshumanisation. Dans les médias nous entendons beaucoup parler de hordes de migrants prêt à franchir les obstacles les plus fous pour atteindre l’Europe, cependant on parle peu de ceux que j’ai appelé « les marcheurs ». Les « marcheurs » ce sont ces migrants silencieux qui voyagent sur les pistes du continent africains et atterrissent directement sur les chantiers. La raison pour laquelle on en parle peu est simple : « Nous avons besoin de cette main d’œuvre corvéable à merci ». Aucune entreprise n’est prête à assumer ce postulat. L’économie du bâtiment est basée sur un système d’exploitation bien rodé, qui lui, fait partie intégrante du mode de production capitaliste. En effet aucun secteur n’échappe aujourd’hui à la logique du capital, du marché et de l’industrie. Le secteur de la construction est peut-être même aujourd’hui un des pans de l’économie capitaliste le plus juteux. Division du travail, prolétariat sous payés et surexploité, précarité de l’emploie, Taylorisme, la construction n’échappe pas à cette logique. Son principal carburant est le béton comme le démontre parfaitement le philosophe allemand Anselm Jappe dans son essai intitulé « Béton arme de construction massive du capitalisme », « Le béton incarne la logique capitaliste. Il est le côté concret de l’abstraction marchande. Comme elle, il annule toutes les différences et est à peu près toujours le même. Produit de manière industrielle et en quantité astronomique, avec des conséquences écologiques et sanitaires désastreuses […] ». Le béton à lui seul ne peut faire fonctionner la machine capitaliste, il faut des mains pour le mettre en œuvre est c’est là que « les marcheurs » deviennent importants pour l’industrie de la construction. Dans les pays où la construction est en plein boom, les travailleurs immigrés invisibles sont légion. Récemment le scandale de ces travailleurs immigrés au Qatar a fait la une. Ces mêmes travailleurs qui passent sur nos chantiers sont les mêmes qui deviennent esclaves en Lybie, ce sont les mêmes qui meurent en mer ou qu’on retrouve dans les chantiers au Moyen-Orient, et en occident. En général les chantiers Sénégalais (voir africains) ne sont que des zones de transit sur la longue route infini vers le travail, ils utilisent leurs économies pour continuer le voyage.

A l’heure où j’écris ces lignes mon chantier est à l’arrêt et j’ai dû à contre cœur envoyer mes ouvriers au chômage technique. Eux n’ont pas le luxe de se permettre des congés, car un jour sans travail c’est un manque à gagner pour ces journaliers.

Tshi Seelu

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