Comment le viol est-il vécu dans les familles ?

L’idée de cet article m’est venue après deux situations dans lesquelles ma mère s’est subtilement prononcée au sujet du viol.

La posture de maman disait tout : le viol c’était quelque chose de grave. En effet, ça l’est. Juridiquement, le viol est un crime. Maman avait la mine serrée, et le cœur littéralement fondu. Lorsqu’on jette une allumette et que ça prend le feu, il ne suffit pas de retirer l’allumette pour que le feu s’éteigne. Ce n’est plus une affaire d’allumette, mais de feu.

Maman, que penses-tu du viol et des situations de viol auxquelles tu as déjà été confrontée ?

Pourquoi tu me le demandes ? M’a t-elle demandée en retour, en bonne congolaise qui se respecte. Sourire. En réalité ce pourquoi supposait que j’essayais là de rentrer dans une zone strictement interdite. Cette question est agaçante. C’est mettre la lumière sur une zone d’ombre qui tient bien son mystère, et n’est pas prête à être pénétrée. C’est lui demander de se prononcer aussi ouvertement sur des choses qui sont interdites de parler. Et si je m’apprêtais à lui avouer quelque chose qu’elle n’est pas préparée à entendre ici et maintenant. Je m’en veux d’avoir brusqué maman, elle n’était pas prête. Rires.

J’ai des souvenirs très vagues de comment sont vécus les viols au sein des familles congolaises, enfin je veux dire la mienne. Je me souviens à peine de l’épisode où maman avait renvoyé un cousin en vacances qui avait réalisé des attouchements sexuels sur une cousine, qui elle aussi était en vacances chez nous.

Sans tarder, ni attendre, sans avoir consulté qui que ce soit, afin d’essayer d’apaiser la situation (en famille), maman avait décidé, le verdict était tombé : tu pars ! Tu as une mauvaise semence, et réjouis toi que ce ne soit pas allé loin, je t’aurais dénoncé à la police.

Je vais encore vous rappeler que je travaille sur des projets de violences faites aux femmes et aux filles. Nous apportons un soutien et un accompagnement (médical, psychologique, juridique et judiciaire). La grande salle de l’association est d’humeur morose. Le viol ne s’écrit pas sur le visage, mais déchire l’âme. Il détruit, abîme, essouffle. Le viol est un crime.

J’ai vu des mamans qui ont perdu tout espoir à la vie parce que leurs filles ont été déshumanisées. J’ai été témoins de divorce et de déchirements des familles parce qu’il y a eu des mères qui se sont levées, clamant qu’elles ne pouvaient accepter l’inacceptable, tolérer l’intolérable, admettre l’inadmissible, et se résoudre au silence. Non ! Dans certaines situations, le silence est pire que tout !

Vous avez suivi le documentaire sur les Ngundza sur Canal + ? Vous avez vu comment les familles se sont déchaînées ? Les gens ont pleuré et devant nos écrans on pouvait percevoir les déchirures et les révoltes ? Comment certaines personnes ont dit non, elles ne pouvaient pas faire passer ce cas. C’est juste trop, ils n’en pouvaient plus.

Ce mélange de ressentiment et d’anxiété. Le viol détruit. Le viol est un crime.

Le 25 Novembre 2018, alors que nous commémorons la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles, dans la grande salle de l’Ifc de Brazza, nos foulards de couleur orange, arborés autour de nos cous, pour orangez le monde, c’est-à-dire : mettre fin aux violences faites aux femmes et aux filles. Un Monsieur, un papa, a pris le micro et durant une vingtaine de minutes, a capté toute l’attention de tout le monde. Il y a eu un silence de morts. Ça fait deux ans que sa fille adolescente a été victime de viols. 2 ans durant lesquelles, il croit et se bat inlassablement pour que justice soit rendue. La procédure judiciaire est lamentablement lente, et l’accusé sait comment s’y prendre avec les pots-de-vin auprès des autorités judiciaires de la ville de Dolisie : on a corrompu le juge, il corrompt l’autre et je perds mon procès.

Depuis 2 ans, cette affaire tourne en rond. Mais lui, ne se fatigue pas. Il a tout arrêté de sa vie et refuse que la justice ne dise mot sur cette affaire.

J’ai ouvert la discussion avec une amie qui a été victime de tentative de viol : durant cette période (et aussi bien après), est-ce que tu t’es sentie protégée par ta famille, ou bien les personnes autour de toi ont considéré que ce n’était pas si grave que ça (au final), et que tu as le sentiment d’être abandonnée à toi-même ? Elle n’est peut-être pas encore prêtre pour se confier sur cet épisode. Je veux juste lui dire qu’elle n’est pas seule. Parler est un pas vers la guérison. Mais on peut choisir de ne rien dire.

Et si vous vous dites, pourquoi les femmes peuvent prendre parfois beaucoup de temps avant de parler, dénoncer ce qu’elles ont vécu, vous savez quoi ? Si vous n’avez rien de bon à dire, taisez-vous !

Pour revenir à ma mère et moi, elle m’a fait marcher pour me raconter finalement, ce que je ne n’attendais pas. Je l’ai accompagnée au marché, j’ai arrangé les poissons en plein soleil de midi, ce que je ne fais pas habituellement. Rires. Ma mère c’est une vraie comédienne. Personnellement, j’ai grandi dans un environnement où l’on m’a plus ou moins préparée et protégée. Il ne fallait pas faire confiance à tout le monde, encore moins aux personnes que nous ne connaissons pas. « Nga na yewa yaou », quoique je ne suis pas très sûre de l’orthographe, est une expression très célèbre dans ma langue maternelle, qui en français signifie littéralement : « je ne te connais pas ». Bien que nous n’ayons pas connu beaucoup de situations de viols, maman nous mettait tout le temps en garde.

Benja Merline

J'étudie le droit international. Je suis éclectique et très éclatée. Je vomis ici mes opinions, à cœur ouvert. C'est un vrai Méli-mélo.

3 réflexions sur « Comment le viol est-il vécu dans les familles ? »

  1. Silence de morts…
    Il est vrai que jusqu’à ce jour, nous ne protégeons pas suffisamment les femmes et les enfants dans nos sociétés. Entre les Lois qui, effectivement, incriminent cet acte et les mesures “prises” pour leur garantir sûreté et sécurité, il y un abîme tristement silencieux et froid.

  2. C’est un sujet très délicat, pour certains il faut beaucoup de temps pour accepter cela et encore plus pour en parler et pour d’autres il faut très vite dénoncer pour que justice soit rendue…
    Peu importe dans quelle catégorie on est, le viol reste quelque chose de néfaste, de condamnable, il n’y a aucune raison pour le justifier…
    Merci d’avoir encore mis des mots sur ce mal que malheureusement beaucoup subissent tous les jours, que la justice Divine agisse à cette heure où on ne peut même plus se fier à notre justice des hommes…
    Je souhaite à toutes les victimes de guérir de ce mal et aux autres d’en être épargnées 🙏…

  3. Je trouve ça vraiment important de parler de viol au sein de la famille, parce souvent par conservatisme, par tradition ou autre on se rend pas compte à quel point l’environnement familial peut-être néfaste et sans soutien à la victime.《Le viol ne s’écrit pas sur le visage, mais déchire l’âme. Il détruit, abîme, essouffle. Le viol est un crime.》Cette phrase est tellement révélatrice qu’elle me fait penser à toutes ces personnes qui n’ont pas pu parler mais qui s’arment de courage pour continuer d’avancer, elles méritent que justice soit faite.

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