Fièvres.

Le souvenir de mon frère est le plus enfoui dans le secret de ma mémoire. Je suis terriblement horrifiée à l’idée de l’affronter. Je refuse de penser à lui, parce que j’aurais de la pitié. Je sais qu’il détesterait que j’ai de la pitié pour lui. Alors je me résume à croire qu’il est en voyage dans l’au-delà. Le ciel lui a destiné une vie écourtée, mais intense. Il était bien fort heureux, d’un visage si innocent et insouciant. Il ressemblait au bonheur. Les destins sont écrits dans le ciel. Puisse-t-il toujours reposer en paix !

Comment vit-on le deuil d’un être cher ? Combien de temps ça dure réellement ? Et quand ou encore comment sait-on exactement que l’on a fait son deuil ?

Ça fait maintenant 11 ans que mon frère est décédé. 11 ans qu’il n’a plus de vie. 11 ans que je ne l’ai pas vu, ou encore entendu parler. 11 ans qu’il se trouve au fond de l’abîme. Seul et peut être, sans défense. Enfin ! Le caractère téméraire que je lui connais, il ne se laisserait pas faire. Accepter que ces petites bêtes lui bouffent la peau, et le dévore ? Il se battrait contre et envers tous. Enfin, ça fait 11 ans et je refuse de le croire.

À quoi ressemble un corps sans vie, 11 ans sous terre ? A-t-il toujours sa chair ? C’est quoi le stade de décomposition ? Par une intrigue dont les détails échappent aujourd’hui à ma mémoire, j’avais appris sa disparition. Je ne saurais peindre l’effet que me fit les paroles prononcées par un de ses amis. Cette nouvelle m’avait fait battre le cœur d’une manière accélérée. Je suis dans la rue, et je ne veux pas m’offrir en spectacle. La peur au ventre, j’essaie de me contenir et de prendre le calme. Je reste sans bouger. Mon cœur traîne à suivre. Je ne savais pas s’il fallait pleurer, ou pas. Quoi ? Je tremble affreusement face à cette terrible nouvelle. Quoi ? Non. Pas mon frère, s’il vous plaît. Pas mon frère ! La tristesse s’installe en moi. La situation était à proprement parler dramatique. Soupire ! Sans aucun effort, des larmes bien chaudes coulèrent instantanément sur mes joues. J’ai pleuré d’amertume, de colère et d’impuissance.

Avait-il senti qu’il était entrain de nous quitter ? Comment l’a-t-il vécu ? Qu’a-t-il ressenti ? A-t-il eu le réflexe d’apprécier sa dernière seconde de vie ?

La vérité pour moi, est la douleur d’une vie raccourcie. On racontait qu’il est parti à fleur d’âge. Je refusais cependant de l’admettre de toutes mes forces. La jeunesse c’est la vie. La jeunesse c’est la vigueur, la beauté, la force, l’élan, le soulèvement, l’affranchissement, le départ, tout ce que vous voulez de positif. Tout commence lorsqu’on est jeune. On apprend qui on est, et on veut tracer son chemin. La jeunesse c’est la seconde chance de la vie. Il était jeune, et déjà, il s’en est allé ? Mais comment ? Je ne crois pas qu’il ait abandonné. Mais pourquoi c’est arrivé ? Tant d’énergie, de passion et de patience. Ça fait 11 ans que mon frère n’est plus là. Et pourtant, durant 11 longues années, il n’a cessé de faire partie de nos vies.

De très rares fois, lorsque l’occasion m’est donnée, j’avoue que ça n’arrive pas souvent, je raconte la vie de mon frère avec beaucoup d’aisance et de légèreté. Les scènes sur sa vie sont difficiles à raconter et aussi difficiles à écrire sans les fausser. Il avait une aisance sans pareille. C’était un élément incontournable de sa personnalité. J’étais l’amie de mon frère. C’était une bonne personne, je dirai dans un langage plus raffiné, c’était un bon sujet. Il avait en effet, un intérieur fort agréable. Il s’habituait facilement à tout le monde. Rien ne le rendait plus fier que de m’avoir pour sœur. Je ne sortais pas. J’étais une des rares jeunes filles qu’on n’apercevait que très rarement dans le quartier, soit pour aller chez le boutiquier, soit en allant ou en rentrant des cours. Il se gonflait d’orgueil, convaincu d’assurer valablement son rôle de grand frère. Derrière les portes, je l’entendais se vanter de mes excellentes notes de classe auprès de ses amis. Et il savait dire que j’étais belle. Il me gavait de compliments. Dieu, que ça fait plaisir. Je bénis le ciel pour son passage.

Yaya avait des histoires à couper le souffle. Certains soirs, lorsqu’il n’y avait de courant, il jouait volontiers le rôle de conteur. Nous étions son public. Des histoires sans tête ni queue, mais admirablement drôles. Il avait des anecdotes bien propres à lui. Nous rions incessamment jusqu’à nous enivrer de bonheur. Harassés de fatigue, il fallait aller se coucher. Que Dieu nous garde ! Amen. Devrais-je en vouloir à Dieu de ne pas nous avoir gardés si bien que ça ?

J’ai dormi à l’extérieur. Je voulais ressentir ce supplice. Vers la fin du mois de Mai à Brazzaville, débute la saison froide que nous appelons communément saison sèche. Le froid se balade vulgairement la nuit. J’ai compris alors que la croyance populaire qui énonce que « la nuit est longue », n’est pas seulement un mythe alimenté sous plusieurs hypothèses. Elle est une réalité qui frappe ceux qui ont la malchance de se retrouver dans une situation qui les oblige à rester dehors très tard. Je déteste allègrement la nuit, elle m’écrase. C’était une gifle.

J’ai entendu les mauvaises langues racontées que je ne sais pas pleurer, parce que je suis une enfant gâtée. Je ne savais pas comment le prendre, c’est un mensonge cruel. Comment pleure-t-on ? Existe-t-il des manuels ? Gâtée ? Moi, gâtée ? En quoi, et pourquoi ? Menteries ! Dans une société congolaise où on considère la douleur d’un deuil à la quantité de larmes versées, je suis restée ébranlée face aux gens qui ont minimisé ma douleur. J’ai écouté sans brancher certaines personnes discuter de ce que je devais ressentir : « Mais bon, ce n’est pas grave, ce n’est « que ton frère ». Ce n’est pas un de tes parents. Il va te manquer, certes, mais ce n’est pas bien dramatique. Ça va vite passer ». Ces interventions me glaçaient jusqu’aux os. J’ai le droit d’avoir mal, et d’en faire trop si ça me chante. J’exprime mon ressenti à ma façon. Que je pleure ou pas, personne n’a le droit de mesurer ma douleur, encore moins d’atténuer la gravité de cette situation. Aussitôt, j’avais une folle envie d’hurler : Taisez-vous ! Et allez-vous-en ! J’aurais préféré vivre mon deuil seule. Puis soudainement, me rappelant qu’on ne fait pas le deuil seul. L’organisation des funérailles me donne la fièvre. Je suis d’ailleurs très d’accord, avec les changements que la pandémie de Covid nous a contraint, même si je reconnais en même temps que ça implique beaucoup de concessions et ça n’arrange pas forcément les familles : moins de personnes, durée des funérailles raccourcies, moins de carnaval, enfin bref…

En réalité, le deuil d’un proche n’est jamais fini. Tu me manques, yaya. Tu nous manques. Je sais que les dieux sont avec toi. D’où tu te trouves, tu as su te créer une place. Je n’ai aucun doute, tu te saoules de bonheur.

Benja Merline

J'étudie le droit international. Je suis éclectique et très éclatée. Je vomis ici mes opinions, à cœur ouvert. C'est un vrai Méli-mélo.

4 réflexions sur « Fièvres. »

  1. Il semblerait qu’il pleuve chez moi🥺…Tes écrits sont profonds et courageux. Courage Benja.

  2. On est tous passé par là… Selon une science nous passons par 5 étapes : Déni, colère, marchandage, dépression et enfin l’acceptation. En tant que orphelin de mes 2 parents j’ai connu ces sentiments. Bref j’aime l’écriture et j’aime la lire.

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