Perdue dans ma ville

Une fois, j’ai fait un live sur Facebook d’environ 10 minutes. 10 minutes durant lesquelles j’ai parlé de tribalisme, à Brazzaville en particulier.

Ce jour-là, il y a eu une petite vague que je n’avais vraiment pas gérée. En dehors de ma publication, j’ai lu 6 autres qui en parlaient. Était-ce alors une coïncidence ? Ou pas. Ça été un petit mouvement sans suite. Mais j’en étais ravie. Le genre de petits mouvements que j’aime bien. Parce que ça me saoule quand tout le monde parle de la même chose, en même temps ! C’est pourquoi je suis très peu emportée par les buzz sur internet. Anyway, ce n’est vraiment pas notre sujet.

Le tribalisme est l’un des grands sujets tabous de notre société. Il ne faut surtout pas en parler. Surtout pas. Parce que visiblement tu es la seule personne qui en parle, et donc c’est toi le problème. C’est donc toi qui es tribaliste.

Nous évitons nos complexités pour nous cacher dans une sorte de bulle. Dans tous les cas, la bulle finit toujours par s’exploser.

Je me rappelle très bien que l’ethnie de mon ex fiancé, n’avait vraiment pas plu chez moi. Même si personne n’avait eu le courage de me le dire, honnêtement. J’ai un brouillon d’article à ce propos. Au cas où ça intéresserait certains que j’en parle. Le problème c’est la façon dont la question est abordée. Ou pas. On esquive. On ressent le malaise et on n’ose se demander pourquoi. L’émotion est interdite.

Je suis perdue.

Je suis perdue lorsque je me retrouve dans les quartiers sud de Brazzaville et que tout le monde me parle en lari. Alors que tout le monde à Brazzaville ne parle pas forcément lari. Ce n’est pas parce que je ne parle pas lari que ne peux pas me retrouver à Nganga-Lingolo.

Je suis perdue lorsqu’à Talangaï on dévisage allègrement une personne qui parle lari, alors que nulle part il n’est mentionné que l’on ne parle pas lari lorsqu’on se trouve à Talangaï.

Je suis perdue lorsque c’est mon quartier qui définit qui je suis.

Je suis reconnaissante pour ces quelques temps passés à Bacongo. J’aurais aimé passer plus de jours de l’autre côté de Brazza. Mais bon, ça peut toujours arriver.

Alors à Bacongo, un jour, j’ai dit à ma voisine qui a l’âge de ma mère, mais avec qui j’avais une certaine affinité, alors que je sortais un dimanche, que je partais chez mes parents à Massengo. Elle m’a regardé dubitativement, faisant mine de pas avoir compris ce que je venais de dire. Je répétais alors que je partais à Massengo. Elle n’a rien dit. Durant quelques rapides secondes, elle n’avait su quoi dire. L’expression sur son visage semblait tellement perdue que j’étais vite passée sur un autre sujet.

J’ai ri. Je me suis bien demandée ce qui se passait dans sa tête à ce moment-là, et j’ai déduit deux hypothèses à cela. Vu sa mine stupéfaite, elle était certainement étonnée que mes parents vivent au nord de la ville. La dernière fois elle avait fait une blague en lari, et on avait rigolé. Je ne faisais pas semblant, j’avais compris. La première hypothèse donc, soit elle ne connaissait pas Massengo.

Soit, la dame avait compris que je n’étais certainement pas du quartier. Rires. C’est la deuxième hypothèse. Elle avait l’air tellement choqué, que j’ai encore imaginé qu’elle s’est dit, comment je m’entends aussi bien avec une fille du nord, qu’avec celle du sud. Avec l’autre voisine qui avait à peu près le même âge que moi, il faut dire qu’elles ne s’appréciaient vraiment pas.

Parfois, au-dessus de nos vérandas, nous échangions sur l’actualité juridique du moment. Nous décortiquions alors les procédures en cours devant la CPI ou les nouveaux rebondissements dans le droit OHADA, selon chacune de nos spécialités. Elle a fait des études de droit, moi aussi.

Tout ceci n’est que le fruit de mon imagination, certainement. Le tribalisme commence, là où le dialogue s’arrête. Ça aurait été bien simple, si je lui avais demandé, « maman est-ce que tu connais Massengo  ? » Au lieu de ça, je me suis naturellement créée des films dans ma tête.

Avec un ami, nous nous sommes lancés inopinément dans un débat, celui de savoir qui de Kombé ou Massengo est plus éloigné du centre ville de Brazzaville. Je disais drôlement que Kombé c’était un village et lui répliquait comme pour m’offenser subtilement : « Bizarrement quand il faut parler de l’après pont du Djoué, vous trouvez toujours que c’est loin ». Vous, qui ça vous ?

Cette phrase c’était de l’huile sur le feu. Le débat se serait transformé en un affrontement féroce pour l’amour de nos quartiers. Nous avons alors décidé de déterminer qui de nous deux avait raison. Après avoir regardé sur Google qui a tranché que Massengo était loin de 6km de plus que Kombé depuis la gare de Brazzaville, soit 24 km contre 19. Cette discussion s’était arrêtée aussi brutalement qu’elle avait commencé. Nous aimerions nous demander pourquoi avait-elle surgie. Mais ce n’était pas d’un grand intérêt. Apparemment, on avait fait le tour de la question.

Nous avons beaucoup de préjugés les uns envers les autres. Et c’est très dommage qu’on refuse le dialogue. Je me souviens bien, avant l’université je pensais que les ethnies du nord étaient les gentils de l’histoire, puisque on pouvait trouver deux ou trois familles des ethnies du Sud dans les quartiers nord de Brazza, qui vivaient leurs meilleures vies, sans s’inquiéter de quoi que ce soit.

Ce raisonnement, si légitime à l’époque me semble très biaisé aujourd’hui. Ça n’a aucun sens. Si je l’ai mentionné c’est pour autant dire à quel point des stéréotypes nous ont  bercés. Depuis quelques années j’ai pas mal d’amis du sud. Et c’est un peu les mêmes préjugés, inversement.

Personnellement, je traîne encore mon lot de préjugés avec moi. J’essaie de déconstruire, désapprendre, et réapprendre. Je ne suis pas sûr d’avoir tout dit. Je me suis peut-être trompée. Dans ce cas je vous demanderai de m’excuser. Pardonnez mes erreurs, mes imprudences, et mes impertinences.

Vous me direz ce que vous en pensez dans les commentaires ici ou sur les réseaux sociaux.

Avant de se quitter, rappelez-vous que la diversité est une richesse.

Benja Merline

J'étudie le droit international. Je suis éclectique et très éclatée. Je vomis ici mes opinions, à cœur ouvert. C'est un vrai Méli-mélo.

6 réflexions sur « Perdue dans ma ville »

  1. “la diversité est une richesse.” et c’est tellement vrai. Malheureusement, je crois que les politiques en premier instrumentalisent cette diversité pour en faire un sujet de discorde à des fins inavoués.

    Personnellement cette diversité m’a enrichi: je suis lari (kinkala) par mère et M’bochi (Boundi) par mon père et je suis fière de ces deux appartenances. Même si les laris bavardent trop on dirait ils connaissent tout sur tout et les Mbochi aiment trop le pouvoir (ahahahahah).

    Je crois que le tribalisme est un abcès que nous devons percer, et ton billet contribue en cela. Il faut en parler clairement, ouvertement car cela nous emmènera à découvrir que :

    1- Nous sommes tous congolais dans notre diversité

    2- Nous sommes tous bantous (je dis pas ça pour exclure mes frères pygmées hein! car eux ils n’ont pas de problème wooo: sinon qu’ils veulent juste monter sur les arbres ahahahah! )

    3-Nous sommes trop peu nombreux pour avoir autant de préjugés les uns envers les autres (4 millions hbts seulement!!!) allons à la rencontre des autres, parfois c’est juste l’ignorance qui te fais croire que l’autre est différent de toi.

    4-la jeunesse doit sortir de ces schémas dans lesquels la vieille garde (en particulier les politiciens mais aussi tous les ignorants) veut nous enfermer.

    5- Nous avons plus de points en commun que de différences.

    Pour moi qui suis à l’étranger depuis près de 20 ans, je le réalise davantage après moults voyages, le Congo n’est pas le pays où il y’a le plus d’ethnies qui cohabitent en Afrique, cependant on ne retrouve pas ce type de tribalisme qu’il y’a chez nous même si chaque pays à ces défis.

    Bannissons les expressions “Brazza nord” et “Brazza sud” car à mon avis cela tend à mettre les gens dans des cases. Genre Brazza Sud c’est des laris et Brazza Nord c’est les Mbochis par exemple, mais c’est faux. On peut être Mbochi et vivre à Bacongo et vice versa.

    On doit éduquer, communiquer sans cesse ce message que nous chantons si souvent mais sans le vivre réellement à savoir: Congolais “Soyons plus unis que jamais et vivons pour notre devise: unité , travail, progrès”

    Le Ministère de la Jeunesse, de l’Education nationale, l’ensemble des autorités, la société civile doivent s’unir et travailler dans ce sens.

    c’est possible!

  2. 《Le tribalisme commence, là où le dialogue s’arrête》,je ne pensais pas qu’on pouvait trouver une phrase qui pouvait résumer l’ampleur du tribalisme, même dans ses tous petits détails, mais tu as réussi à le faire, et je pense que comme tu l’illustres, et on peut être plusieurs à l’affirmer, on peut sentir la différence entre un dialogue quand on parle de nos divergences et le mépris précède le tribalisme dans nos mots.
    Je pense que par la tu as soulevé un point vraiment important !

    1. Cette phrase m’est venue comme ça. Je ne savais pas qu’elle allait résonner autant. Merci Marie de me lire. Et je suis heureuse que tu trouves ton compte. Bises ! ❤️

Laisser un commentaire

Revenir en haut de page
%d blogueurs aiment cette page :