Rita Fabienne, ou l’amour inconditionnel des livres

Je me souviens toujours de comment je rencontre les gens. Ma rencontre avec Rita, a peut-être été le fruit du hasard. Toutefois, je savais que je n’allais pas l’oublier tout de suite.

C’était en 2017, dans la salle André Gide de l’IFC Brazza. Personne ne l’a invitée.  Et pourtant, elle était là. Sa présence se faisait remarquer. Honnêtement, Rita est d’une grande beauté. Ce jour-là, personne ne lui a accordé la parole. Elle n’en avait pas besoin. Elle l’a arrachée. Elle avait des choses à dire. Nous allions l’écouter, que nous le voulions ou pas. Elle a adressé une critique de l’activité à laquelle je participais. Elle y est allée droit au but. Franchement et objectivement. Lorsqu’elle en a terminé, elle a pris ses cliques et ses claques, drainant avec elle son ombre et ses locks. Elle s’en est allée, avant même que nous n’ayons pris le temps de saisir l’essence de ses propos. Quelle arrogance ! Ou plutôt, je dirai, quelle assurance !

Plus tard, je retrouve Rita sur les réseaux sociaux. On échange des messages timidement. On dépose des likes sur les publications, sans plus. On s’apprécie. Enfin, je crois. Rita est auteure. Son roman « Face à la mer », publiée en 2018, est disponible en librairie, au Congo et à l’étranger.

Au final, j’ai découvert une amoureuse inconditionnelle et farouche des livres. Rita, sait tout ce qu’il faut savoir sur les livres. D’ailleurs, elle est suivie par Alain Mabanckou sur Instagram. En 2020, lorsque la Covid-19 nous a contraint de rester chez nous, Rita nous a offert son temps, son amour, sa bonne mine, sa petite voix pétillante, et son expertise. Elle nous a partagé son intérêt pour les livres, en nous aidant à mieux organiser nos lectures. C’est bien évidemment pour cette raison, que je lui ai sollicité cet échange. Elle nous partage sa passion. Venez, asseyons-nous, et parlons de livres.

Chère Rita, comment arrive-t-on à entretenir une relation aussi particulière avec les livres ?

R : Comme en amour ou en amitié, plus on donne et qu’on a en retour, plus on développe des attaches. Voire, un lien tellement fort que l’on arrive que très peu souvent à expliquer. Je choisis toujours les livres que j’aime, qui me parlent. Je leur accorde un peu de mon temps et chacun est heureux.

Comment tu rencontres les livres et à quel moment tu décides de t’y intéresser ?

R : Grâce à mon père. Au début il n’arrêtait pas de dire qu’il fallait qu’on lise ; que ça changerait notre façon, à ma sœur et moi, de concevoir les choses, le monde, la vie tout simplement. Mais, surtout, que ça nous rendrait plus intelligentes. Il avait deux malles pleines de livres. Un jour, au retour des vacances, on a trouvé une centaine de livres étalés sur une natte. Il avait ouvert l’une des malles. Je me souviens en avoir pris un, c’était « Ubu Roi » d’Alfred Jarry. Je l’ai lu d’une traite. Ensuite, j’en ai pris un autre. Et, c’était le début d’une longue aventure.

Que représente le livre pour toi ? Et pourquoi cet activisme pour la lecture ?

R : Le livre est un moyen par excellence d’apprendre et se divertir en même temps. Tout ce qu’il faut savoir sur le monde a déjà été écrit. « Tout le savoir du monde est compris dans un livre. » disait l’autre. Aussi, lorsqu’on lit on ouvre des passerelles : la lecture peut nous faire faire quelques bonds dans le temps ; on se retrouve dans la peau de n’importe quelle personne, dans n’importe quel pays du monde, à visiter n’importe quelle ville — ce qui, forcément, implique une vision différente du monde. Le livre est l’élément qui renferme la mémoire des hommes. On en apprend beaucoup sur la civilisation Egyptienne antique, en lisant Nations Nègres et Culture de Cheikh-Anta Diop ; sur la sagesse Peul en lisant Amkoullel l’enfant peul, de Amadou Hampâté Bâ. Le livre est aussi un excellent moyen d’imaginer le monde et de le recréer. Pour ne pas aller très loin, je vais ponctuer par cette citation de Barack Obama : « La lecture est importante. Si vous savez lire, le monde entier s’ouvre à vous. »

Comment tu as décelé les meilleures techniques pour mieux dénicher les bons livres, ou simplement les livres qui peuvent nous intéresser ?

R : En principe, les livres on en parle partout. Ça va de soi pour l’auteur.e. Par des amis, des gens qu’on croise au hasard, dans des films (pour ma part, surtout les films), même dans certains livres. On a presqu’envie de dire que tout se joue à votre attention, votre curiosité et votre capacité à faire des recherches. Mais il faut juste retenir que vous n’entendrez jamais parler de tous les livres qui existent — ni même, de tous les auteurs.e.s. Ça ne veut pas dire que les autres c’est de la gnognotte. Un auteur peut bien avoir écrit 20 livres, et n’entendre parler que de 5 de ses livres. Cela ne signifie nullement, que ses autres livres sont de la merde. C’est à vous de creuser, simplement. Soyez attentifs et curieux.

Penses-tu que les retours de lecture sont des excellentes manières de faire découvrir des auteurs ? Et si le retour est négatif ?

R : Oui et non. Oui, parce que le retour de lecture donne une idée de quoi raconte le livre — qui va bien sûr, au-delà de ce qui est brièvement inscrit sur la quatrième de couverture. C’est fait pour mettre l’eau à la bouche comme on dit. Le livre est abordé sous différents angles (tout en évitant d’être trop détaillé, pour ne pas enlever le suspense, donc, ne plus susciter l’envie de lire le livre) et donc, peut nous pousser à en savoir un peu plus.

Non, parce que, ça peut lever le mystère ou donner une impression de déjà-vu. Surtout, l’avis de ceux qui ont lu avant nous — dans le cas où c’est négatif, justement, et que ça vient des personnes qu’on estime —, peut démotiver et faire oublier que le point de vue d’un lecteur reste subjectif. Qu’il est toujours préférable de se faire sa propre opinion du livre ; car, comme tout œuvre d’art, le livre peut être interprété de diverses manières et susciter des émotions propres à soi.

Les jeunes au Congo, lisent ou pas, ou encore très peu, à ton avis ?

R : La plupart des jeunes au Congo ne lisent pas suffisamment, ou pas du tout. Soit par manque de sous pour se procurer régulièrement des livres, soit par manque de communication autour du livre, ou encore, de disponibilité du livre. En parallèle, un jeune sur trois (peut-être même plus) vous dira qu’il écrit. Très souvent, c’est la poésie. Il vous dira, probablement, que cette passion est née après lecture de Sony Labou Tansi, Tchicaya U Tam’si, ou même Henri Lopes, tous, étudiés à l’école. Et que, depuis, il est habité par ce même désir d’écrire. Ce jeune lira peut-être quelques autres auteurs qu’il trouvera chez un ami ou dans un amas de livres, chez un bibliothécaire ambulant. Mais dépassera difficilement la barre de 20 livres lus. Hors, pour mieux écrire, il faut avoir lu. Beaucoup. On ne s’arrête d’ailleurs, jamais de lire.

Quelles sont selon toi, les activités autour du livre qui peuvent intéresser jeunes ?

R : J’aime ce que font les jeunes du CLE (le Club de Lecture et d’Ecriture) par exemple. Qui, chaque mois, font l’analyse littéraire d’une œuvre ; et, parfois, consacrent tout le mois à un auteur et à ses œuvres. Vous pouvez rechercher sur Facebook, si vous voulez. Cela pourrait intéresser plus de jeunes. Mais je doute que cela ne soit suffisant. Primo, parce que, pour qu’un jeune développe un attrait à la lecture, il faudrait d’abord lui inculquer les bases. Quand ce n’est pas à la maison qu’on apprend à lire, c’est à l’école. Il faut donc que les enseignants — à défaut de certains parents —, témoignent de plus d’ardeur dans le travail littéraire. Il faut intéresser les jeunes dès le bas âge. On ne va que vers les choses qu’on connait. Deuxio, il faut plus d’activisme sur les réseaux sociaux et dans des écoles. Du fait qu’elle soit rare sur le marché, la littérature africaine a longtemps été méconnue du public. Aujourd’hui, il existe plusieurs moyens de la découvrir ; et il faut la promouvoir. Les quiz littéraires, les retours de lecture, les pièces de théâtres, pourraient intéresser les jeunes. Il faut également les inciter à participer aux salons du livre pour qu’ils aient l’occasion de rencontrer des auteurs.

Quelle image portes-tu de la littérature africaine, encore plus aujourd’hui ?

R : D’une littérature qui, de plus en plus, s’impose et va à la conquête du monde. Aussi longtemps marquée par la Négritude et l’engagement politique, la littérature africaine opère une mutation radicale. Les auteurs sortent d’une sorte de littérature africaine ethno-centrée, et s’ouvrent au monde. Rien que le titre de l’essai de Alain Mabanckou : « Le monde est mon langage » en dit long. Révolution dont atteste le fait que les grands prix littéraires comme, le Goncourt, le Grand Prix du roman de l’Académie française, le Renaudot, le Femina, le Goncourt des lycéens, aient été décernés à des écrivains dits francophones ou, comme on préfère le dire aujourd’hui, de langue française. Le monde littéraire ne peut ne pas entendre parler d’une Léonora Miano, Chimamanda Ngozi Adichie, Scholastique Mukasonga, ou d’un Wilfrid N’Sonde, Sami Tchack, In Koli Jean Bofane, Abdouhramane Waberi, Max Lobe, et j’en passe.

Aujourd’hui plusieurs œuvres sont également traduites dans plusieurs langues, partout dans le monde. J’étais particulièrement heureuse de savoir que l’écrivain Guinéen Tierno Monénémbo, que j’ai eu la chance de rencontrer lors d’un salon du livre, à Kinshasa, est l’écrivain africain de langue française ayant tous les livres traduits et qui sont étudiés en Amérique.

Pour toi, qu’est-ce qu’un écrivain contemporain ?

R : Le dictionnaire LAROUSSE voudrait, simplement, que ce soit quelqu’un qui appartienne à l’époque présente, au temps présent. C’est donc quelqu’un qui vit à l’époque actuelle, qui, dans ses textes, s’intéresse aux problèmes actuels et présents de la société dans laquelle nous nous trouvons.

En parlant d’écrivain contemporain, tu es romancière, une aussi jeune romancière ? Quelle idée d’écrire des livres !

R : Quelle idée, effectivement ! Entre nous, je n’ai pas encore acquis le titre de romancière. Il faudrait attendre trois, quatre romans, plus tard, et encore !

Quel est selon toi le plus gros effort à fournir pour terminer la rédaction d’un livre ? D’ailleurs penses-tu qu’il est suffisant de se décider à écrire, pour écrire vraiment ?

R : Tout dépend de chaque auteur et du genre littéraire aussi. En matière d’écriture, pas de recette miracle, c’est chacun à sa façon. Il y’en a qui ne rencontrent pas vraiment de problèmes comme tels, c’est le cas de Stephen King et Amélie Nothomb, qui ont, au total, plus de 60 pour l’un et 30 pour l’autre, romans publiés. On croirait qu’écrire c’est facile, mais il n’en est rien ; car tout se joue dans la construction des personnages (qui sont l’essence du roman), l’intrigue, la trame, le style et la syntaxe. En plus de cela, il faudra faire par la suite un travail de relectures de votre manuscrit. C’est pour cela qu’il faut beaucoup lire.

Dans le cas d’un roman historique par exemple, il faut beaucoup d’années de recherches pour avoir une parfaite maîtrise du sujet sur lequel vous vous employez. Ce genre de roman a pour but d’éclairer et de donner du sens à un événement, une situation, une période historique — ça pris 30 ans de recherches à Marguerite Yourcenar avant la rédaction de Les Mémoires d’Hadrien. Pareil pour la rédaction d’un essai. Vous pouvez vous spécialiser dans un certain domaine au choix, si vous souhaitez donner plus de crédit à votre récit. In Koli Jean Bofane a dû approfondir ses connaissances en mathématiques pour donner plus de poids à son personnage, dans Mathématiques congolaises. Pour ma part, le plus difficile, c’est l’incipit, les premières phrases. Mais en général, quand j’ai une vague idée de quoi s’agira mon prochain livre, je n’attends juste que le moment d’être emportée par l’élan créatif. Ce qui vient très difficilement. Et quand ça vient, plus rien ne fait défaut. Les mots s’alignent d’eux-mêmes.

L’activité littéraire est vraiment intégrée à ton mode de vie. Haha, clairement, c’est devenu ta marque de fabrique. Tu respires les livres. Comment tu peux l’expliquer ?

R : Je ne m’en étais même pas rendue compte (rire). Quand j’ai su que le livre était la pierre philosophale tant recherchée par les alchimistes, je ne l’ai plus lâché. Je partage allègrement ma découverte.

Tu le revendiques très peu, ou pas. Du reste, te considères-tu écrivaine ou encore artiste ?

R : Je suis artiste exerçant dans le domaine de la littérature. Ecrivaine, pas encore. Auteure.

Des auteurs congolais à nous recommander ? Autant que possible, on veut bien, on veut trop ! Et on prend tout. Objectif cette année, faire le plein et lire le maximum d’auteurs congolais.

R : Vous en prendrez probablement un comme model dans ce fatras de noms : Emmanuel DONGALA, Wilfrid N’SONDE, Sylvain BEMBA, Alain MABANCKOU, Liss KIHINDOU, Marie-Léontine TSIBINDA, Gabriel OKOUNDJI, Jean-Pierre MAKOUTA-MBOUKOU, Henri LOPES, Pierre NSEMOU, Alima MADINA, et bien d’autres. N’oubliez pas les suggestions Google (clin d’œil).

Après une aussi belle discussion, on ne se quitte pas en queue de poisson. Dis-nous un truc pour qu’on se souvienne de toi très longtemps. Et ce n’est pas des Lol. Rires. Qu’est-ce que les gens savent et ne savent pas sur Rita ?

R : Ce que les gens savent, c’est que je suis une férue de littérature. Ce qu’ils ne savent pas c’est que mon plus vieux rêve c’est être actrice de cinéma.

Congolites est ravie de t’avoir interviewée (clin d’œil).

R : Idem. Merci !

Retrouvez Rita sur les réseaux sociaux et abonnez-vous : Facebook et Instagram.

Benja Merline

J'étudie le droit international. Je suis éclectique et très éclatée. Je vomis ici mes opinions, à cœur ouvert. C'est un vrai Méli-mélo.

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